Ex machina
Éditeur
Elenya éditions
Date de publication
Nombre de pages
263
Langue
français
Fiches UNIMARC
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Ex machina

Elenya éditions

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  • Aide EAN13 : 9791092512311
    • Fichier EPUB, libre d'utilisation
    5.49
**Extrait**

**Outis émoï onoma**
Fabien CLAVEL

Parrain de l’anthologie

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Homère, Odyssée, IX, 366-367

Le vieillard venait souvent réchauffer ses membres transis au soleil, assis
sur un rocher d’ambre.
Il sentait la lumière l’envelopper, peut-être pour la dernière fois. Il tourna
son front dégarni vers l’astre brûlant. Souriant d’un sourire qui accentuait
encore ses nombreuses rides, il fermait ses yeux fatigués et attendait.
— Quel beau temps, n’est-ce pas ?
Aucune réponse ne vint. Il ne parut pas s’en formaliser. Pourtant, quelques
secondes plus tard, il se redressa.
— Je ne devrais pas te dire cela à toi : cette chaleur t’a coûté la vie. Pour
cela, je devrais détester le jour. Mais je n’y parviens pas. J’ai besoin de
sentir un peu de tiédeur dans ma moelle. Tu me pardonneras, j’espère.
Il se tourna vers une statue d’un jaune translucide qui représentait un jeune
homme. Ce dernier arborait des traits sereins, évoquant une vague ressemblance
avec l’aïeul.
Le vieillard soupira.
Puis son regard erra sur le paysage noyé de clarté. Partout se retrouvait le
même matériau doré et diaphane dans lequel avaient été sculptées des statues,
mais aussi des rochers et des buissons, si bien que, de loin, on pouvait
prendre ce décor pour un pan de nature.
En réalité, il suffisait d’avancer de quelques dizaines de pas pour en
atteindre le bord. Ensuite, la mer et son bleu profond commençaient,
encerclant l’île, et paraissaient ne jamais devoir finir.
Ce fut sans doute la raison pour laquelle le vieillard sursauta en entendant
une voix autre que la sienne.
— Salut à toi.
— Qui est là ? demanda-t-il.
Un individu trapu souriait dans sa barbe. Ses dents blanches étincelaient
presque au milieu de la toison noire. Pourtant, il n’y avait aucune joie dans
ce rictus appris.
Les deux hommes se toisèrent.
Vêtu d’un simple pagne, l’inconnu présentait un poitrail de bœuf et des
cuisses musculeuses dont l’une était barrée d’une grosse cicatrice. Il devait
posséder une force exceptionnelle.
Le vieillard eut un mouvement de recul.
— Si c’est Minos qui t’envoie, sache qu’il est déjà mort depuis longtemps. Les
filles du roi Cocalos l’ont tué.
— Ce n’est pas Minos qui m’envoie, répondit l’inconnu. Mais j’aimerais bien
savoir comment il est mort. J’adore les histoires…
— Dis-moi d’abord quel est ton nom, étranger, puisque tu es sur mon île.
Le rictus s’élargit, presque menaçant.
— Ici, on m’appelle Nanos, ce qui signifie « l’Errant » en langue étrusque.
— Tu viens donc d’Aïthalia ?
— Tout comme tu viens de la ville de Camicos puisque tu en as évoqué le
souverain, Cocalos. Il n’y a que le détroit de Charybde et Scylla entre les
deux. Mais tu ne m’as pas révélé ton propre nom…
Le vieillard hésita un instant à répondre. L’Errant observa les environs.
— Ce n’est rien, dit-il, je devinerai par moi-même. Voyons : nous sommes sur
une île qui semble entièrement faite d’ambre. Elle a donc été façonnée par la
main de l’homme. J’en veux pour preuve cette statue à laquelle tu parlais. Le
jeune homme sculpté te ressemble, j’en déduis qu’il s’agit de ton fils. Tu es
donc sculpteur et architecte.
Il ne vérifia même pas s’il avait raison et poursuivit son raisonnement :
— Tu as fui le pouvoir de Minos en Crète pour te réfugier auprès de Cocalos en
Sicile. Tu as visiblement perdu un fils. Or, je ne connais qu’un homme
possédant toutes ces qualités.
Cette fois, il planta ses yeux dans ceux du vieillard.
— Tu es Dédale. Et c’est ton fils Icare qui est représenté ici.
— C’est bien moi, s’inclina l’architecte.
Ses paupières se plissèrent distillant un éclat rusé.
— À mon tour, dit-il doucement. Nanos n’est qu’un surnom. Tes manières sont
celles d’un roi (j’en ai assez côtoyé pour les reconnaître), mais tes habits
sont ceux d’un pauvre pêcheur. J’en conclus que tu es un souverain en exil. Tu
portes sur la cuisse une ancienne cicatrice de chasse. C’est un sanglier sans
doute qui t’a fait cela. D’autre part, tu connais Charybde et Scylla, tu
apprécies les histoires et tu as fait montre de grandes capacités de
déduction. Tu es…
L’autre l’interrompit en levant une main :
— Ne prononce pas ce nom. Je ne suis plus cette personne. Je ne suis plus
personne. Appelle-moi donc Outis, si tu le veux bien.
Il y avait une grande douleur dans ces quelques mots. Dédale n’insista pas.
— Comment es-tu arrivé ici ? demanda-t-il après quelques instants.
— À la nage. J’ai aperçu ton île au loin et j’ai voulu y voir de plus près. Au
fil du temps, je me suis dépouillé de beaucoup de mes traits de caractère,
mais je suis resté curieux.
Outis regarda au loin.
— Je m’étonne de ne pas voir la côte d’Aïthalia. Le temps est pourtant clair.
Dédale eut un sourire dans sa longue barbe pendante.
— Oh, mais mon île n’est pas comme les autres, dit-il avec délectation. Elle
se déplace…

***

Ce fut ainsi que le dénommé Outis rejoignit l’île d’ambre. N’ayant
manifestement rien de précieux à quitter, il se fit rapidement aux conditions
de vie insulaires : on mangeait principalement du poisson grillé, de la
seiche, ainsi que des algues arrangées.
Souvent, Dédale mettait ses filets à la traîne et les retirait prêts à se
rompre, au point que ses bras fatigués parvenaient à peine à accomplir cette
tâche. Parfois, il ramenait un dauphin dont le foie constituait un excellent
ragoût.
— Cela me rappelle Ithaque, disait Outis.
Et il s’assombrissait.
Le vieillard n’osait l’interroger plus avant craignant de découvrir des
secrets inavouables. Il avait suffisamment souffert pour ne pas chercher à
fouiller dans les anciennes blessures.
Peu à peu, Dédale lui dévoila l’architecture de son vaisseau.
L’île avait été entièrement excavée de manière à former un palais souterrain
comprenant une centaine de pièces.
Le centre en était une salle immense, entourée d’une colonnade, dont un coin
était entièrement encombré d’objets divers. Le sol et le plafond étaient
taillés dans l’ambre le plus transparent et l’on pouvait y voir à la fois le
ciel et la mer. En outre, le sculpteur avait découpé deux carrés pour former
une ouverture à ciel ouvert et l’autre où l’eau affleurait comme un bassin.
— Contrairement à ce qu’on pourrait penser, je n’ai pas bâti cela pour
observer les poissons, expliqua-t-il. Pendant longtemps, je n’ai fait que
tourner autour de l’île de Samos, là où mon fils Icare est tombé. Je cherchais
son corps. J’avais construit ce navire en trompe-l’œil afin de ne pas trop
attirer l’attention. La Crète n’était pas loin et Minos pouvait me surprendre
à tout moment.
Il se laissait porter par ses souvenirs.
— C’est ainsi que j’ai découvert la vie qui grouillait sous la plaine liquide.
Peu à peu, j’ai réussi à éviter tout contact avec la terre. La mer me
suffisait.
— Mais pour l’eau ?
— Ce trou dans le plafond est là à dessein : il capte la pluie et la verse
dans des réservoirs. Jusqu’à présent, je n’en ai jamais manqué.
Outis était curieux de tout. Il ne cessait d’interroger l’architecte sur ses
trouvailles.
— Mais par quel moyen ton île se déplace-t-elle ?
Dédale se taisait, à la fois heureux de l’indiscrétion et jaloux de son
savoir. Finalement, il céda et emmena son passager au plus profond de l’île
mystérieuse.
Ils suivirent des couloirs incurvés, montant et descendant, des angles droits,
des circonvolutions avant d’atterrir devant une porte d’ambre noir, totalement
opaque.
— C’est ici que repose le secret de mon île, expliqua-t-il. Je te demanderai
de ne pas révéler ce que tu y verras. Jure-le sur ce que tu as de plus cher.
Outis hésita longuement puis jura sur sa gloire. Satisfait, Dédale ouvrit la
porte.
La salle qui s’étendait devant eux semblait faite entièrement de verre. Elle
se trouvait sous le niveau de la mer et l’on voyait les eaux qui l’entouraient
de toutes parts.
Au milieu de cette salle étaient installés des bancs. Sur ces bancs, des
rameurs étaient assis et souquaient en rythme. Ils avaient tous la peau dorée
et transparente.
— Des statues ! s’exclama Outis, stupéfait. Ce sont des statues d’ambre....
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